Assiette et Territoire : quand l’alimentation redessine nos paysages

Loin de se limiter à un simple acte d’achat et de consommation, l’alimentation est un acte politique et intime qui façonne nos paysages. Ce dimanche 4 octobre, une table ronde animée par Gilles Fumey a réuni la doctorante Lucile Mougeat, l’agriculteur et président de la chambre d’agriculture des Vosges Jérôme Mathieu, et la professeur paysagiste Lolita Voisin. Durant une heure et demie, ils ont décrypté les couches invisibles de notre assiette, du travail des agriculteurs et de l’environnement.

Un paysage invisible mais omniprésent

‘Contrairement aux paysages visuels, le paysage alimentaire touche tout le monde’. Dès les premiers échanges, Lolita Voisin a posé le décor : l’alimentation est une organisation politique qui traverse l’intime et le collectif. Ce “paysage” ne se limite pas aux champs, il englobe un cycle complet dont les ressources permettant la production, la transformation, le transport, l’achat, la consommation et enfin, la gestion des déchets. Lucile Mougeat définit, elle, ce concept de paysage alimentaire comme un espace existant en relation directe avec les pratiques des consommateurs, particulièrement en ville où les lieux de consommation se multiplient. “On a tendance à réduire l’alimentation à son coût ou à un simple pouvoir d’achat, oubliant les valeurs sociétales et sociologiques qu’elle porte”, a-t-elle expliqué, démontrant la complexité de nos habitudes qui dépassent le simple chariot de supermarché.

Du côté des producteurs, Jérôme Mathieu a confirmé cette présence : « Dans le cercle agricole, on ne parle que d’alimentation, à 80%. » Qu’il s’agisse de circuits courts ou de filières longues, toute production aboutit à l’alimentation.

Le ‘mirage alimentaire’ et la réalité des prix

La discussion s’est ensuite durcie sur les difficultés de parvenir à une transition durable et environnementale. Lucile Mougeat a introduit le concept frappant de ‘mirage alimentaire’ : la multiplication d’épiceries bio ou durables crée une illusion d’accessibilité, alors que des discriminations systémiques continuent d’exclure une partie de la population de ces circuits.

La question du prix a alors introduit d’autres questionnements notamment sur le repas à un euros du Crous dont Jérôme Mathieu a souhaité parler. Face à cette idée, il affirme qu’il est  “dangereux de faire croire qu’on peut manger à 1 euro aujourd’hui”. Un repas en restauration collective coûte entre 8 et 9 euros (incluant les denrées, le personnel, la logistique, etc.), avec un seul coût matière oscillant entre 1,80 et 2,50 euros. Il souligne alors l’importance d’informer le consommateur sur les vrais enjeux de l’alimentation, le prix mais aussi la qualité. 

Lucile Mougeat a également dénoncé l’ambiguïté des géants de la distribution notamment l’idée que l’utilisation des invendus pour aider les personnes en précarité sert parfois à légitimer leur existence et à éviter de remettre en question leur modèle générateur de déchets. De plus, les négociations commerciales annuelles, figées dans le temps, peinent à suivre les changements rapides des marchés, créant un rapport de force inéquitable où la valeur ajoutée profite rarement aux producteurs.

Reprendre le pouvoir : vers une convivialité alimentaire

Malgré ces défis, la table ronde a ouvert des pistes d’espoir. La crise de la COVID-19 a servi de déclic, interrogeant citoyens et agriculteurs sur leur interdépendance. Jérôme Mathieu a noté une dynamique positive notamment concernant la transformation locale pour permettre aux paysans de garder de la valeur ajoutée sur leur territoire, via des Plans Alimentaires Territoriaux notamment. Lolita Voisin a insisté sur le rôle crucial de l’école publique comme lieu de réappropriation. “Ces espaces de production doivent devenir des lieux pratiqués par le public pour mieux comprendre son pouvoir d’agir”, a-t-elle affirmé, voyant dans l’éducation un facteur pour rendre ce sujet collectif.

La séance s’est conclue sur une vision inspirante : celle du “paysage alimentaire convivial”. Pour Lucile Mougeat, cet idéal repose sur l’équité, la réflexion mutuelle et le respect d’autrui, visant un système socialement et écologiquement juste. Travailler le “goût du futur”, n’est pas une contrainte, mais un chantier commun face à des problèmes écologiques, sociétaux et politiques.